24.09.2007

Matt et Maëlle

 Maëlle, sur tous les points et dans tous les domaines, se trouvait parfaite. Elle habitait dans une belle et grande maison, mais pas trop luxueuse pour ne pas avoir l’air d’être de la "haute". Elle avait toujours de bonnes appréciations sur ses bulletins et ses notes étaient uniformément légèrement au-dessus de la moyenne, assez pour être respectée et appréciée, mais pas trop pour ne pas être taxée du délicat surnom d’ "intello". Elle s’entendait bien avec sa famille, sans pour autant entretenir une relation fusionnelle avec elle. Les courbes de son corps entraient parfaitement dans les normes établies par les publicités et les défilés de mode, et pourtant elle avait un physique qui restait discret. Et pour combler le tout, tous les hommes de la Terre étaient à ses pieds.
"Enfin presque" pensa-t-elle, à plat ventre sur son lit, un énorme masque anti-impuretés collé sur son visage. Il restait Baptiste, le beau Baptiste qui faisait chavirer son cœur à chaque fois qu’il débarquait au lycée en moto… Mais qui allait continuer ses études dans une ville à plus de 250 kilomètres de là à la prochaine rentrée… Il restait encore un peu de temps à Maëlle : dans quatre jours elle retournerait au lycée pour les résultats du bac, et elle le verrait sûrement, ensuite tout le monde irait faire la fête chez David – il était sorti avec elle 3 ans auparavant – et là elle n’aurait plus qu’à le cueillir. Tant pis si elle ne le revoyait plus ensuite, elle avait tout simplement besoin de sortir avec lui ce soir là.
Elle retira son masque de beauté (qui semblait ne plus vouloir se décoller) et tapota machinalement sur le téléphone le numéro de Laure, sa meilleure amie tout en appliquant une crème de nuit sur son visage. Laure décrocha.
"- Besoin d’un mec là. Urgent. Ca me démange.
- Je ne veux même pas savoir ce qui te démange, Maëlle.
- Eh bien pour tout te dire, je crois que j’ai un furoncle sur la fesse gauche, tu veux pas venir voir pour me confirmer ?
- Hors de question. T’es pas devant la télé ?
- Non, je devrais ?
- Y’a Bye Bye Love qui passe sur la 3, tu sais avec Ewan McGregor et Renée Zellwegger.
- Ca pue comme film.
- Bon ben je vais laisser Miss Romantique se péter les furoncles fessiers toute seule et je vais regarder la suite de mon film qui pue. Ne rappelle pas avant la pub. "
Et Laure raccrocha. Maëlle essuya ses mains sur son peignoir puis recomposa le numéro de Laure. A cet instant, sa mère entra dans sa chambre : " - Encore au téléphone !
- T’as qu’à m’acheter un portable. Ha Laure ayé c’est la pub ? "
Mme Gaspard referma la porte de la chambre de sa fille en soupirant.
" - Mais puisque je te dis que je ne suis pas devant la télé ! Donc je peux pas savoir quand c’est la pub !
- Bon allez t’es lourde là, ou tu raccroches tout de suite et on parle demain, ou JE raccroche tout de suite et tu parles au tuuuuuuut tuuuuuuuut de ton téléphone.
- J’ai une meilleure idée. "
Maëlle raccrocha, ôta son peignoir, revêtit sa nuisette puis enfila un gros pull par-dessus. Elle descendit à l’étage de dessous et prévint son frère qu’elle sortait. Elle passa la porte d’entrée, fit environ 5 mètres sur sa gauche, entra dans la cour des voisins, et sonna à la porte, qui s’ouvrit presque aussitôt.
" - Je savais que tu ferais ça. T’es chiante. J’ai préparé le popcorn.
- Laure t’es un ange. "
Maëlle passa une bonne soirée avec son amie, mais lorsqu’elle rentra chez elle aux alentours de 4 heures du matin, elle sentait qu’elle avait profondément besoin de quelque chose, mais quoi ? Et elle s’endormit sur la conclusion qu’il s’agissait à coup sûr de Baptiste.


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Matt remonta le col de sa veste de mauvaise grâce, en frissonnant. Il avait horreur de ces petits gestes qui lui faisaient avouer qu’il n’était plus aussi résistant qu’avant. Un volet claqua au-dessus de sa tête et Matt partit en footing, lentement au début, mais regardant résolument devant lui. Il avait accepté de passer quelques jours chez ses parents avant le mariage d’Annabelle, mais il le regrettait maintenant. Il ne supportait déjà plus les regards larmoyants de sa mère chaque fois qu’il osait se mettre en maillot de bain et qu’elle lui comptait les côtes et les marques depuis la terrasse, ou les allusions qu’elle croyait discrètes sur la quantité de nourriture qu’il devait avaler. Et surtout, cette manie qu’elle avait de guetter le bruit de ses pas dans l’escalier, à l’aurore, pour pouvoir le surprendre avant qu’il ne parte courir et l’accabler de reproches sur sa " santé encore fragile qu’il ne fallait surtout pas brusquer "… Elle ne s’était réveillée à temps que pour le voir de dos depuis sa fenêtre, ce matin, mais il y avait fort à parier qu’elle ne le raterait pas par la suite. Plus que deux jours à tenir, ensuite le mariage, puis retour à Paris, une semaine pour se retaper avant la fin de ses vacances. Il soupira en pensant à cette noce à laquelle il n’avait pas vraiment envie d’aller. Il n’y connaîtrait presque personne, à part ses parents, la mariée et sa famille, et peut-être quelques amis de son père qu’il aurait rencontrés dix-sept ans plus tôt… fameuses réjouissances en perspectives, surtout si sa mère décidait de retracer tout son parcours professionnel en y incluant ces derniers mois à l’hôpital… La seule chose qui le motivait un tant soit peu pour aller à ce mariage, c’était la curiosité de revoir Maëlle. Il avait complètement oublié sa filleule pendant tout ce temps et se demandait ce qu’avait pu devenir le bébé braillard qu’il avait sauvé de la noyade. C’était le faire-part qui lui avait soudain rappelé son existence. Il avait trouvé un peu lamentable cette façon d’annoncer que "Raymond, Isabelle et Maëlle Gaspard sont fiers de vous inviter au mariage de Annabelle et Julio ", puis il s’était souvenu de qui était Maëlle pour lui, et s’était senti vaguement coupable de ne jamais avoir pris de ses nouvelles. Mais il n’avait que 12 ans lors du baptême et ne se sentait pas plus concerné maintenant qu’à l’époque. Matt se redit encore une fois qu’il n’aurait pas dû accepter l’invitation puis il chassa ces pensées en même temps qu’une des mèches brunes qui lui retombaient devant les yeux et ne se concentra plus que sur la chaleur bienvenue et la douleur de l’effort qui le gagnaient peu à peu.

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Alex et Kana

La grosse bonne femme se mit à pousser des jurons, laissa tomber sa louche dans sa marmite, et grimpa les escaliers aussi vite que son corps obèse le lui permettait. Arrivée devant la porte en bois qui faisait face au palier, elle tambourina des deux poings en hurlant : « BAISSE LE SON IMMEDIATEMENT, TU M’ENTENDS ??? ».
De l’autre côté de la porte, un jeune homme somme toute assez banal sautait sur son lit, mimant une guitare électrique avec ses mains, et chantant à tue-tête. Sur le sol étaient éparpillés de vieux 33 tours. A côté du phonographe récupéré dans une décharge et posé sur le bureau miteux, une pochette d’un album des Sex Pistols était religieusement posée. Lorsque « God save the Queen » fut terminée, le jeune homme réalisa que quelqu’un tentait de démonter sa porte. Il descendit de son lit en toute hâte et éteignit le phonographe, avant de déverrouiller sa porte, pour trouver l’horrible face de sa mère, furibonde et prête à éclater de rage, juste derrière.
Après dix bonnes minutes de remontrances, le jeune homme put enfin refermer la porte et remettre son phonographe en route, moins fort cette fois-ci. Mais il ne se sentait plus assez enthousiaste pour continuer à écouter son disque. La peur était revenue, et cette fois-ci même les Sex Pistols ne pourraient pas l’aider à l’oublier. Il resta allongé sur son lit, tétanisé, jusqu’à ce que sa mère l’appelle pour manger. La maison empestait le chou et le brocoli, ce qui présageait un après-midi charmant pour ses intestins.
Ce jeune homme morose était un lycéen d’apparence parfaitement ordinaire, passe-partout, voire même un peu effacé. Cet après-midi là, il allait enfin savoir s’il allait devoir conserver ce statut de lycéen qu’il avait fini par abhorrer, ou si la Providence lui permettait de quitter son village, son lycée, et tous ces gens qu’il ne pouvait plus supporter. Il était en fait assez singulier, bien qu’il n’ait jamais voulu se l’avouer. Pour lui, toutes les qualités qu’il aurait pu avoir étaient gâchées par un unique défaut, qu’il considérait souvent comme un fardeau, malgré les paroles rassurantes de son père.
Il avait prévu de s’entraîner un peu sur sa basse avant de partir pour son lycée, mais la pression lui montait à la tête, et ses mains tremblaient un peu. Il les avaient donc enfoncées dans les poches de son jean délavé, non pas par mode, mais par l’usure, et était parti, sans un mot. Il avait grimpé les marches escarpées du jardinet jusqu’à la route poussiéreuse, qui filait tout droit vers le village voisin.
Au bout de cinq minutes, il aperçut de loin les silhouettes de deux jeunes filles. Il s’agissait sans aucun doute de Christine et Elisabeth, deux amies inséparables qui habitaient non loin de chez lui. Il les avait toujours trouvées un peu bizarres, mais il préférait amplement leur compagnie à celle des imbéciles heureux avec qui il avait passé l’année en cours. Il refusait de se l’avouer, mais au fond il enviait les deux jeunes filles : elles aussi étaient mises à part par les autres, elles aussi étaient « différentes », mais elles s’étaient mutuellement trouvées. Lui, n’avait aucun ami.
Il avait fini par arriver devant le lycée. Des groupes de lycéens se massaient devant le panneau d’affichage. On pouvait déjà en voir quelques uns hurler de joie, et d’autres rester dans un coin, silencieux et taciturne, parfois pleurant à chaudes larmes. La vue de ce spectacle augmenta son angoisse. Il ne fallait pas qu’il ait raté son bac, il ne le fallait surtout pas. Sa vie dépendait de ce résultat. Il s’approcha fébrilement du panneau, jouant des coudes discrètement. Il croisa des gens qu’il connaissait, mais aucun ne prit la peine de le saluer ou même de lui jeter un coup d’œil. Les listes étaient enfin à sa portée. Le cœur serré, le souffle court, il parcourut la première feuille. Les noms n’allaient que jusqu’à la lettre F. Il se tourna vers la feuille suivante. Cette fois-ci, c’était la bonne. L’esprit vide à cause de la terreur, il laissa son regard glisser sur les noms. Jusqu’à s’arrêter sur une ligne particulière. « Grisard Alexandre ». Il eut l’impression que l’enclume qu’il avait dans le ventre depuis l’aube venait de se transformer en cinq kilos de tapioca tiède. Il relut une vingtaine de fois la ligne où figurait son nom. Ca y était. Il n’était plus lycéen.
En moins de deux, il se fit expulser du groupe comme un corps étranger. Il marcha, comme guidé par un radar invisible, jusqu’à l’entrée de la salle de permanence. On lui donna ses notes, puis il repartit, la feuille fourrée dans sa poche. Il marcha jusqu’à l’autre bout de la ville, et s’arrêta dans le parc municipal, où il s’effondra sur un banc crasseux. C’était terminé. Le calvaire avait enfin pris fin. Il déplia le papier pour regarder ses notes. Il poussa un petit cri de surprise : un avait même décroché une mention ! Lui qui se demandait s’il allait simplement réussir à avoir son bac, il avait en fait 16,5 de moyenne générale ! Il laissa échapper un petit rire. C’était vraiment le plus beau jour de sa vie. Il allait quitter cette ville qu’il détestait, ces gens qu’il haïssait, et cette chaleur qu’il abhorrait. Il allait entrer à la fac, rencontrer des gens ouverts d’esprit, qui ne le regarderaient pas en coin pour chuchoter ensuite dans son dos, croyant qu’il ne remarque rien.

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Un cri, suivi d’un juron, retentit derrière Kana. Elle s’agrippa fermement aux cordages et se retourna. Le pied de Jan était passé à travers une planche vermoulue. La jeune fille poussa un soupir, plus exaspérée que franchement inquiète.
« - Est-ce que ça va ?
- Ouais ouais… donne-moi deux secondes et j’arrive…
- Grouille-toi, ou on va le louper ! »
Ne cherchant même pas à savoir si son ami la suivait, Kana recommença à grimper. Il y eut un mouvement au-dessus d’elle et elle s’immobilisa à nouveau. Le garde passa sans la voir, trop occupé à ne pas tomber de sa passerelle pour surveiller véritablement ce qui se passait dans les Fondations. Kana reprit son ascension et arriva enfin aux Amarres. Elle se glissa entre deux poutres et leva le nez. Le spectacle qu’elle découvrit dans le ciel lui coupa le souffle, comme il le faisait à chaque fois qu’elle bravait l’interdit de quitter la Cité pour venir ici. Dans le ciel bleu foncé, encore éclairé à l’Ouest par le soleil couchant, des milliers d’oiseaux d’un blanc pur volaient en formation serrée, leurs ailes battant follement sous l’effort, leurs cris couverts par le bruit qu’ils faisaient en soulevant la Ville-Volante de Serd. Jan n’aimait pas l’Envol, qui lui rappelait trop à quel point leur mode de vie était sombre et étriqué, loin du soleil. Mais il adorait le visage de Kana quand la Ville se soulevait et qu’ils repartaient vers un autre Port.

 

 

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Outteridge

Le village de Little Valley avait toujours eu, auprès de sa voisine la plus proche (une ville de taille moyenne, pompeusement nommée New Jerusalem et située à plus de 16 miles), la réputation d’un hameau calme et accueillant, où les habitants n’hésitaient pas à jouer de la fourche si vous vous attardiez plus de quelques secondes sur la place centrale. Little Valley vivait en autarcie quasiment totale, n’envoyant un « émissaire » qu’une ou deux fois l’an à la « grande ville » (la plupart des anciens reniflaient avec mépris en parlant de New Jerusalem, comme si Sodome et Gomorrhe avaient planté leurs griffes purulentes sur la ville) pour y vendre une ou deux vaches et revenir avec du sel, la seule denrée que Little Valley ne produisait pas elle-même, à son grand dam évidemment. Les gars du pays épousaient des filles du pays, et le taux de consanguinité ne cessait d’augmenter, entraînant de plus en plus de fausses couches et de nouveaux-nés malformés qu’on abandonnait dans les bois entourant Little Valley. Le village était déjà à l’agonie quand la famille Outteridge vint s’installer sur la colline de Green Hill, aux alentours de l’année 1870, et y fit construire la gigantesque maison à colonnades qui surplombait la vallée comme un monstre aux yeux innombrables, près à dévorer les imprudents qui auraient osé franchir la lourde grille de fer forgé qui délimitait la propriété. Les rumeurs allèrent bon train sur cette famille de nobles qu’on ne voyait jamais au village, et l’aspect si particulier de leur serviteur (un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux grisonnants, dont la peau et les yeux adoptaient la même teinte poussiéreuse, qui ne parlait pas et payait comptant tout ce qu’il achetait, en vieilles pièces de cuivre rongées par le vert de gris) n’aidait pas la confiance à s’installer, si bien que personne ne s’étonna quand le mot « sorcellerie » fut murmuré comme le premier souffle de vent d’une tempête. La peur enfla en plus de vingt ans, mais quand elle éclata enfin, on aurait pu se croire revenu au temps de la chasse aux sorcières si les fusils n’avaient pas remplacé les fourches. Les habitants de Little Valley franchirent l’enceinte du Manoir Outteridge un soir d’orage où la pluie battante rendait l’ombre de la maison plus effrayante encore et, lorsqu’ils défoncèrent les doubles portes à la hache, l’odeur de l’eau masqua un instant celle de la pourriture qui imprégnait le bois. De la famille Outteridge et de leur domesticité, on ne trouva pas un survivant, et l’on ne sus jamais qui les avait aussi atrocement mutilés avant de les laisser se vider de leur sang sur le parquet de bois clair, où les traces sombres demeuraient visibles plus d’un siècle plus tard.

 

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