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24.09.2007
Alex et Kana
La grosse bonne femme se mit à pousser des jurons, laissa tomber sa louche dans sa marmite, et grimpa les escaliers aussi vite que son corps obèse le lui permettait. Arrivée devant la porte en bois qui faisait face au palier, elle tambourina des deux poings en hurlant : « BAISSE LE SON IMMEDIATEMENT, TU M’ENTENDS ??? ».
De l’autre côté de la porte, un jeune homme somme toute assez banal sautait sur son lit, mimant une guitare électrique avec ses mains, et chantant à tue-tête. Sur le sol étaient éparpillés de vieux 33 tours. A côté du phonographe récupéré dans une décharge et posé sur le bureau miteux, une pochette d’un album des Sex Pistols était religieusement posée. Lorsque « God save the Queen » fut terminée, le jeune homme réalisa que quelqu’un tentait de démonter sa porte. Il descendit de son lit en toute hâte et éteignit le phonographe, avant de déverrouiller sa porte, pour trouver l’horrible face de sa mère, furibonde et prête à éclater de rage, juste derrière.
Après dix bonnes minutes de remontrances, le jeune homme put enfin refermer la porte et remettre son phonographe en route, moins fort cette fois-ci. Mais il ne se sentait plus assez enthousiaste pour continuer à écouter son disque. La peur était revenue, et cette fois-ci même les Sex Pistols ne pourraient pas l’aider à l’oublier. Il resta allongé sur son lit, tétanisé, jusqu’à ce que sa mère l’appelle pour manger. La maison empestait le chou et le brocoli, ce qui présageait un après-midi charmant pour ses intestins.
Ce jeune homme morose était un lycéen d’apparence parfaitement ordinaire, passe-partout, voire même un peu effacé. Cet après-midi là, il allait enfin savoir s’il allait devoir conserver ce statut de lycéen qu’il avait fini par abhorrer, ou si la Providence lui permettait de quitter son village, son lycée, et tous ces gens qu’il ne pouvait plus supporter. Il était en fait assez singulier, bien qu’il n’ait jamais voulu se l’avouer. Pour lui, toutes les qualités qu’il aurait pu avoir étaient gâchées par un unique défaut, qu’il considérait souvent comme un fardeau, malgré les paroles rassurantes de son père.
Il avait prévu de s’entraîner un peu sur sa basse avant de partir pour son lycée, mais la pression lui montait à la tête, et ses mains tremblaient un peu. Il les avaient donc enfoncées dans les poches de son jean délavé, non pas par mode, mais par l’usure, et était parti, sans un mot. Il avait grimpé les marches escarpées du jardinet jusqu’à la route poussiéreuse, qui filait tout droit vers le village voisin.
Au bout de cinq minutes, il aperçut de loin les silhouettes de deux jeunes filles. Il s’agissait sans aucun doute de Christine et Elisabeth, deux amies inséparables qui habitaient non loin de chez lui. Il les avait toujours trouvées un peu bizarres, mais il préférait amplement leur compagnie à celle des imbéciles heureux avec qui il avait passé l’année en cours. Il refusait de se l’avouer, mais au fond il enviait les deux jeunes filles : elles aussi étaient mises à part par les autres, elles aussi étaient « différentes », mais elles s’étaient mutuellement trouvées. Lui, n’avait aucun ami.
Il avait fini par arriver devant le lycée. Des groupes de lycéens se massaient devant le panneau d’affichage. On pouvait déjà en voir quelques uns hurler de joie, et d’autres rester dans un coin, silencieux et taciturne, parfois pleurant à chaudes larmes. La vue de ce spectacle augmenta son angoisse. Il ne fallait pas qu’il ait raté son bac, il ne le fallait surtout pas. Sa vie dépendait de ce résultat. Il s’approcha fébrilement du panneau, jouant des coudes discrètement. Il croisa des gens qu’il connaissait, mais aucun ne prit la peine de le saluer ou même de lui jeter un coup d’œil. Les listes étaient enfin à sa portée. Le cœur serré, le souffle court, il parcourut la première feuille. Les noms n’allaient que jusqu’à la lettre F. Il se tourna vers la feuille suivante. Cette fois-ci, c’était la bonne. L’esprit vide à cause de la terreur, il laissa son regard glisser sur les noms. Jusqu’à s’arrêter sur une ligne particulière. « Grisard Alexandre ». Il eut l’impression que l’enclume qu’il avait dans le ventre depuis l’aube venait de se transformer en cinq kilos de tapioca tiède. Il relut une vingtaine de fois la ligne où figurait son nom. Ca y était. Il n’était plus lycéen.
En moins de deux, il se fit expulser du groupe comme un corps étranger. Il marcha, comme guidé par un radar invisible, jusqu’à l’entrée de la salle de permanence. On lui donna ses notes, puis il repartit, la feuille fourrée dans sa poche. Il marcha jusqu’à l’autre bout de la ville, et s’arrêta dans le parc municipal, où il s’effondra sur un banc crasseux. C’était terminé. Le calvaire avait enfin pris fin. Il déplia le papier pour regarder ses notes. Il poussa un petit cri de surprise : un avait même décroché une mention ! Lui qui se demandait s’il allait simplement réussir à avoir son bac, il avait en fait 16,5 de moyenne générale ! Il laissa échapper un petit rire. C’était vraiment le plus beau jour de sa vie. Il allait quitter cette ville qu’il détestait, ces gens qu’il haïssait, et cette chaleur qu’il abhorrait. Il allait entrer à la fac, rencontrer des gens ouverts d’esprit, qui ne le regarderaient pas en coin pour chuchoter ensuite dans son dos, croyant qu’il ne remarque rien.
**
Un cri, suivi d’un juron, retentit derrière Kana. Elle s’agrippa fermement aux cordages et se retourna. Le pied de Jan était passé à travers une planche vermoulue. La jeune fille poussa un soupir, plus exaspérée que franchement inquiète.
« - Est-ce que ça va ?
- Ouais ouais… donne-moi deux secondes et j’arrive…
- Grouille-toi, ou on va le louper ! »
Ne cherchant même pas à savoir si son ami la suivait, Kana recommença à grimper. Il y eut un mouvement au-dessus d’elle et elle s’immobilisa à nouveau. Le garde passa sans la voir, trop occupé à ne pas tomber de sa passerelle pour surveiller véritablement ce qui se passait dans les Fondations. Kana reprit son ascension et arriva enfin aux Amarres. Elle se glissa entre deux poutres et leva le nez. Le spectacle qu’elle découvrit dans le ciel lui coupa le souffle, comme il le faisait à chaque fois qu’elle bravait l’interdit de quitter la Cité pour venir ici. Dans le ciel bleu foncé, encore éclairé à l’Ouest par le soleil couchant, des milliers d’oiseaux d’un blanc pur volaient en formation serrée, leurs ailes battant follement sous l’effort, leurs cris couverts par le bruit qu’ils faisaient en soulevant la Ville-Volante de Serd. Jan n’aimait pas l’Envol, qui lui rappelait trop à quel point leur mode de vie était sombre et étriqué, loin du soleil. Mais il adorait le visage de Kana quand la Ville se soulevait et qu’ils repartaient vers un autre Port.
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